Samedi 10 Décembre 2016: Aurich – Kiel

Pas écrit ici depuis un moment, mais là j’ai plus ou moins quelque chose à raconter, alors…

Un samedi entre deux semaines en déplacement professionnel au fond de l’Allemagne…est une occasion de rouler un peu. Le temps annoncé n’est pas terrible, mais le vent de sud-ouest assez prometteur. Hop, allons voir la mer Baltique!

Kiel offre un bon compromis distance/direction/train du retour, alors allons-y.

Je quitte Aurich un peu après 7h. Il fait très doux pour la saison (7 degrés), le vent est déjà levé mais ne dissipe pas la grisaille ambiante, qu’on ne distingue d’ailleurs pas encore: le soleil n’est pas levé.

Je file le long du canal, aidé par Éole. C’est tout droit, ça roule bien sur les pavés autobloquants, sauf quand la piste est défoncée par les racines (« radweg schäden »). Il faut aussi faire attention, tout est super-humide dans ce pays, ça peut glisser. Et il y a aussi des chicanes qui surgissent de la noirceur, la plupart du temps signalées convenablement, heureusement.

Zoom, les kilomètres défilent. Le jour se lève timidement, il fait aussi clair que dans une balle de coton. Je connais un peu cette partie de la route, je l’ai déjà prise pour aller à Bremen. Tiens, je me souviens de cette intersection, c’est là que je m’étais trompé de route l’autre jour, me dis-je en continuant tout droit alors qu’il faut cette fois encore que je tourne. Heureusement, l’endroit où j’avais crevé une fois n’a pas connu la même répétition de l’histoire.

Je continue en direction de Nordenham, où je dois prendre un traversier vers Bremerhaven, à travers la Weser. Il n’est pas très fréquent: si je n’ai pas celui de 10h20, il faudra attendre 11h. Voyant qu’il est possible d’attraper le bateau de 10h20, je pousse un peu, toujours dans le vent.

C’est le moment de râler un peu. L’infrastructure cyclable allemande est à double tranchant: d’un côté, elle est très sécuritaire pour tous les gens qui parcourent de très courtes distances sur des vélos lourds même à vide, et à 15 km/h. Mais pour ceux qui roulent à 25 ou plus de moyenne et/ou qui sont chargés, c’est parfois l’enfer, toutes ces chicanes aux intersections, les bordures à éviter, les poteaux parfois…j’en passe et des pires, comme les ponts en bois dans un pays où il pleut tout le temps, ou les pistes à contresens la nuit, où ne voit rien, constamment ébloui par les phares des bagnoles en sens inverse à 1m50 de soi.

Tout ça pour dire qu’à un moment, roulant bon train, je me suis fait un peu surprendre par une bosse juste avant un pont de bois glissant comme une savonnette. Hop, zwip, oh-oh, beng, schrrrr, je décolle, la roue avant se dérobe, c’est irrattrapable, je tombe et glisse sur le maudit pont. Rien de cassé, ecchymoses habituelles au coude et à la hanche, rayure sur le casque qui a touché la bordure. Guidoline abîmée et selle à réajuster sur la bécane,  que j’ai vue glisser sur quelques mètres.

Le pire dans tout ça c’est que je perds de précieuses minutes dans la course contre le bateau. Vite vite, en selle. J’arrive à Nordenham assez rapidement, mais le débarcadère est en fait un peu plus loin, à quelques kilomètres. Je grille quelques feux, chose très répréhensible en Allemagne, et finis par arriver sur la dernière ligne droite.

Le bateau est encore là! Ouf…

Eh, mais, la barrière se ferme! « Noooooooon », crie-je en français dans le texte, juste avant qu’elle ne se rouvre pour me laisser passer, entre les piétons retardataires. Ouf, me voilà sur le bac, c’en est fallu de peu. Je souffle un peu après cet épisode sportif. Le commis arrive pour collecter mon droit de passage: décidément, on peut jamais être tranquille.

J’ouvre la sacoche pour chercher mon portefeuille, enfoui entre le pain et chocolat, les fringues, les affaires de toilette, les téléphones et la chambre à air de secours.
Ou peut-être est-il juste tout au fond de la sacoche, dans le jus de pluie typique d’une Ortlieb qui n’est plus étanche?

Ou alors, laissé dans une poche quelconque.

Ou alors…

Bon, il faut se rendre à l’évidence:il n’est nulle part. Oublié sûrement, perdu peut-être, mais il n’est clairement pas là. Merde alors.

J’explique au commis, parti faire un tour pendant la scène de farfouillage, que j’ai oublié ou perdu mon portefeuille,  et que j’ai pas de sous. (J’aurais bien dit « pas un centime,  mais c’eût été mentir, j’ai trouvé un centime dans une poche.) Je lui dis que je connais mon numéro de carte de crédit par cœur,  comme si ça pouvait aider à récolter 1.75 euro de monnaie.

Il part voir le capitaine et revient avec deux mecs super balaises. Ils empoignent mon vélo, le soulèvent au-dessus de l’eau en vociférant en allemand. Je leur saute dessus et leur pète la gueule, tout en tenant ma bécane d’une main.

Non, en fait le commis revient et me dit « it’s okay » en allemand, ce à quoi je réponds que merci, mais ça me rend pas mon portefeuille.

Tout ça a pris tout le temps de la traversée, même pas eu le temps d’apprécier la brume.

Bon, alors, pas de portefeuille…probablement oublié à Aurich. Pas de portefeuille, pas de sous, pas de carte de crédit. Pas de restau ou amuse-gueule en chemin donc, pas de quoi payer le second traversier du jour non plus…pas de quoi faire face à un quelconque imprévu. Heureusement j’ai quand même mon billet de train de retour et mon passeport: pas d’emmerde pour rentrer. J’ai aussi du pain et du chocolat pour tenir jusque demain si besoin, et puis c’est pas comme si les poubelles étaient vides.

Je suis quand même préoccupé. En passant devant les banques sur mon chemin, je guette: peut-être pourrais-je retirer des sous si je donne mon numéro de carte au guichet? Mais j’oublie assez vite l’idée, bonne chance pour trouver une banque ouverte un samedi après-midi en pleine cambrousse.

Je roule l’esprit pas tranquille, et en même temps, cette expérience me donne un minuscule avant-goût de la situation précaire que connaît une majorité de gens. Ça secoue un peu de sortir de son petit confort, de son train-train qui a des sous en poche.

Je roule le long des digues bordant la mer du nord. Le vent est toujours avec moi. Le lourd crachin qui m’humidifiait depuis quelques heures s’est calmé. Le ciel est toujours aussi gris, par contre.

J’approche du second traversier, qui me fera passer l’Elbe. J’hésite sur la stratégie à employer: faire la manche et payer le billet, faire comme si de rien était et espérer un miracle, se cacher aux toilettes pendant la traversée, demander une cachette à routier…

Finalement, je me dis que j’ai peut-être juste mal cherché le portefeuille. Alors j’embarque comme si je croyais que j’avais des sous. Arrive le gars. Scène de farfouillage intense dans ma sacoche. Il tape du pied (vraiment). Je finis par ne pas trouver le foutu portefeuille. Je lui explique. Il répond juste « 3.50. NOW. » en criant presque. Il dégage, voyant bien que je peux pas lui chier des pièces de monnaie (ni des billets, d’ailleurs).

Le bateau est déjà parti, au moins je sais que ça c’est bon.

Deux madames ayant assisté à la scène viennent alors me voir: « brauchen Sie Geld? ». Je réponds que oui, danke schön, j’ai besoin de fric. Elles continuent à me parler en allemand, ce à quoi je finis par répondre que je parle nur ein bißchen Deutsch. Finalement, elles sont aussi francophones. Ça alors! Wunderbar. Mes sauveuses francophones, quoi. Elles me donnent 5 euros pour assouvir l’avidité du contrôleur, et veulent même que je garde la monnaie pour survivre à Kiel.

Je cause ensuite avec Mercedes pendant toute la traversée. Elle bosse pour une association de verts allemands, elle emmène des jeunes en forêt pour les sensibiliser. On discute d’énergie, de trucs écolos. Elle s’en va avec sa famille pour une semaine à Flensburg.

On se salue à la fin de la traversée. Vraiment sympa comme rencontre. Ça fait toujours plaisir de constater que tous les gens ne sont pas forcément des connards.

C’est reparti! Dernière étape de la journée, 80 km jusque Kiel. Le paysage est un tout petit peu moins plat ici. C’est pas encore les Alpes mais ça fait du bien d’avoir quelques pourcents d’inclinaison de temps en temps. Je longe entre autres des vergers et plantations de Weinachtbaümen, des sapins de Noël. Y a-t-il une utilisation de la terre plus futile que ça?

Il y a ici un peu de forêt aussi. D’ailleurs, alors que je manquais d’eau, je tombe sur une espèce de clinique enclavée au milieu des arbres. Trop bizarre. Toujours est-il qu’ils avaient de l’eau.

La nuit tombe, j’allume les phares (ou les loupiottes, en fait: je n’ai pas pu monter de vrai phare avant de partir, un peu pris au dépourvu par les freins cantilevier empêchant le montage sur fourche auquel je suis habitué). Mais elles éclairent quand même suffisamment, rassurez-vous. Encore un peu moins de 2h de route et je serai rendu.

Arrivé à l’hôtel, pas de problème, ils peuvent prendre le paiement sur ma carte de crédit juste en ayant le numéro. Douche, puis je vais faire un tour en ville, voir si y’aurait pas autre chose que du pain et du Ritter Sport à bouffer ce soir.

Les collègues m’avaient demandé « mais qu’est ce que tu vas foutre à Kiel? Flensburg, Rostock, ça vaut le coup, mais Kiel?! ». Contrairement à Mercedes, ils n’ont pas compris que le but, c’est le chemin. Mais bon…ils n’avaient pas totalement tort. Kiel, c’est un port d’où partent des bateaux pour la Scandinavie. Et pas grand-chose d’autre a priori.

Le truc c’est que les traversiers partent du centre ville. Donc, pas ou peu de joli petit port, de quai accueillant, etc. Mais bonjour les grosses rues à double voies, les chemins de fer et autres. Pas terrible-terrible. La zone piétonne du centre semble quand même pas mal, mais c’est le marché de Noël et le samedi soir en même temps, je dégage de là assez vite.

Je tombe sur quelques poubelles assez bien fournies, mais cachées. Projecteurs, caméras et détecteurs de mouvement au programme. Conneries. Je me fais interpeller par un commis qui me dit de remettre dans le bac ce que j’ai pris: une miche de « pain » et des mandarines. Compte là-dessus mon pote, j’ai rien à bouffer ce soir, je vais pas me priver de mandarines. Je lui dis que c’était dans ma sacoche avant que j’arrive. Il n’est pas dupe mais ne pousse pas le bouchon. Il me dit qu’ils ont la vidéosurveillance et que s’il me revoit il appelle la police.

T’inquiète mon gars, si je reviens à Kiel ce sera pour monter dans un bateau et c’est tout. Peut-être que je glanerai quelques trucs dans ta poubelle au passage quand même, qui sait? T’appelleras la polizei tant que tu veux, brigade spéciale poubelles s’il te plaît. Ils ont certainement que ça à foutre. Ça les changera de donner des avertissements aux cyclistes qui passent au rouge le dimanche matin. (Bon ok j’ai merdé sur ce coup là, j’aurais pu les voir…)

Finalement je fis bonne chère: fromage à tartiner, poivrons, radis, carottes, bananes, que demande le peuple? Avec les poubelles compost, c’est superfacile de glaner, le tri est déjà fait.

En plus, y’a les six jours d’Amsterdam à la télé, ça roule vite, caméras embarquées sur les vélos, ça donne envie de faire des tours de piste.

250 km le vent dans le dos (voir Strava pour les détails), c’est pas si fatiguant, mais je vais bien dormir quand même. Dans les trains du retour, j’écris maintenant cette formidable histoire. Septième train pour mon fidèle Travelers Check, et plus de 1000 km depuis qu’on se connaît. Je me demande pourquoi j’ai hésité à investir  dans cette bécane!

 

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3 réflexions sur “Samedi 10 Décembre 2016: Aurich – Kiel

  1. bah si, à Kiel, y a une super équipe de handball…
    ok, on s’en fout
    bon, sinon, à propos de « Hop, zwip, oh-oh, beng, schrrrr », ton onc’Pierre a eu son lot ce samedi, résultat une clavicule bien amochée… 😦
    et moi, j’ai stoppé dhl, faut pas déconner, marre de l’esclavage moderne !
    bises

  2. Ah bah quelle histoire ! Heureusement que tu n’as pas cassé ta clavicule…
    Ici avec le redoux les routes sont mouillées aussi et c’est ce qui a fait glisser Pierre dans un virage.
    Résultat, 2 mois d’arrêt de travail, et apprentissage du quotidien avec la main gauche…
    Et ton portefeuille, il n’a pas été perdu dans la chute ?
    Bises !

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