« Vous êtes venu en vélo? »

Quelle question à la con. Non, je me balade avec un casque de vélo et une sacoche de vélo pour faire beau. Et je porte des guêtres tachées de saumure pour la classe.

« Oui, bien sûr, comme tous les jours, réponds-je.

Il fronce les sourcils. « Ça doit être glissant…! », dit-il d’un air légèrement dédaigneux, un peu prophétique et en tous cas incompréhensif.

Non, ducon, il est tombé 10 cm de neige (ou 7 ou bref…), aucune auto ne dépasse 30 km/h, les piétons marchent avec les bras à l’horizontale (ou presque), c’est évident que ça ne glisse pas.

« Il faut faire attention, comme en auto ou à pieds. Avec un vélo équipé, aucun problème! », assure-je.

La porte de l’ascenseur s’ouvre.

« Bonne journée! », conclus-je, terminant la conversation avec ce pauvre interlocuteur autofrustré.

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Dimanche 25 Janvier 2015: Rouler sur l’eau

Un pont de glace, ça c’est de l’idée! On attend que la rivière gèle, et hop, on roule dessus. Entre Oka et Hudson, et entre Pointe-Fortune et Saint-André d’Argenteuil, deux ponts de glace permettent de franchir la rivière des Outaouais l’hiver, quand le traversier n’opère plus.

J’étais curieux de voir ça, alors c’était l’occasion d’une bonne randonnée hivernale: 200 km autour de la rivière des Outaouais et du Lac des Deux Montagnes.

Je pars vers 7h, bien habillé pour affronter les -18 degrés ambiants. Il fait déjà beau, et le vent est bel et bien levé, je l’aurai dans la face pour les 100 premiers kilomètres.

Je commence par rouler jusque chez Intermiel, où j’achète 3 fois 500 g de miel, histoire d’avoir un peu de lest pour les 150 km suivants. Le début de la balade, à travers la ville, est calme: à cette heure-ci la plupart des gens normaux dorment.

En quittant Saint-Eustache, le paysage devient un peu plus intéressant, et il n’y a plus de feux ni de stops. À moi la route, bien déneigée en général. Le vent crée quelques belles congères et draine mon énergie.

Rapide arrêt-miel, donc, puis je m’attaque à la Montée Robillard, quelques mètres de dénivelé jusque Saint-Joseph-du-Lac. Le vent est assez méchant en haut, mais le paysage est vraiment appréciable.

Je descends vers Oka pour prendre le fameux pont de glace. Gros vent de travers, je mets ma capuche et suis bien content d’avoir une veste isolée et « Windstopper ». Je m’arrête au milieu de la rivière, c’est impressionnant et majestueux, toute cette glace. Les clous se plantent dans l’eau, tout roule.

Je tourne à droite après le pont, vers Rigaud et Pointe-Fortune. Le vent me fait vraiment lutter par endroits, et l’aérodynamisme légendaire de mon « Neige » (mon bien-nommé vélo hivernal pas-de-ville) n’aide pas. À Rigaud, je crève de faim, mais ne trouve rien de tentant d’ouvert. Biscuits-poubelles, et hop, je repars.

J’atteins le deuxième pont de glace, et mon compteur dépasse 100 km. Vue sur la centrale hydroélectrique en amont, moins de vent, cabanes de pêche sur glace, grand soleil, c’est super. La température a monté jusque -12, c’est agréable. J’ai même chaud et songe à me dévêtir un peu…mais finalement je préférerais suer.

Je reprends la direction d’Oka. ça y est, j’ai le vent dans le dos, hourra, je vais pouvoir remonter un peu cette moyenne misérable, descendue à moins de 19 km/h, entre les quelques côtes et la lutte éolienne.

J’ai toujours faim. Arrêt chocolat-biscuits avant de défaillir. Oka est encore à 15 km.

Je traverse la réserve indienne et n’achète pas de clopes. Aux autres, les saloperies dans les poumons.

Oka, ah, m’y revoilà! La boucle autour de la rivière des Outaouais est bouclée. Je mange une pizza avant de reprendre le pont de glace. Il me faut des calories.

Je franchis une fois de plus le pont vers Hudson, c’est toujours trippant. Cette fois, je prends à gauche le long du Lac des Deux Montagnes, que je longe jusqu’à l’Île Perrot.

Marrant, cette activité sur l’eau. Des tas de cabanes de pêche, des motoneiges, des quads, des bagnoles, des marcheurs, des cerf-volistes. L’hiver est vivant et très appréciable sous ce grand ciel bleu.

Je décide d’allonger un peu ma randonnée en faisant le tour de l’Île Perrot. Ce n’était pas prévu, mais l’itinéraire est plus sympathique comme ça.

Je retraverse vers l’Île de Montréal et descends prudemment la rampe en colimaçon qui arrive à Sainte-Anne-de-Bellevue. À moi le chemin du Bord du Lac et les 35 km qui me restent à parcourir. Roule, roule!

Pause-chocolat, 60 km me séparent de ma pizza et j’ai encore faim.

Je longe le canal Lachine sur les 15 derniers kilomètres, et me voilà rendu. Je suis un peu défoncé, le froid et le vent, c’est efficace.

Là j’ai mal sous les genoux, je ne sais pas pourquoi, j’ai pourtant remonté un peu ma selle. Faudrait pas que ça devienne une habitude.

Le parcours sur Strava: https://www.strava.com/activities/246398133/embed/7eb7e7de77a133e1ed86fe3c38bdf94b269e127a

Mercredi et Jeudi 07-08 Janvier 2015: l’ambivalence europénne, chronique d’une quasidiagonale avortée

J’avais dans l’idée d’enchaîner trois jours de relativement longue distance, histoire de voir quelles sensations je pouvais en tirer. Mon plan était de partir de Nîmes, et de rejoindre Montbrehain, à 850 km environ de là, en trois jours.

La première étape, Nîmes-Lyon le 7 Janvier 2015, s’est plutôt bien passée, si on met de côté le vent de face quasi-permanent, heureusement pas trop fort la plupart du temps. Parti vers 7h de Nîmes, je suis arrivé ves 19h30 à Lyon, 261 km plus loin. J’ai suivi la vallée du Rhône. Ce n’était pas vraiment agréable, étant donné le manque de petites routes.

Plus je roule en Europe et plus je me dis que, malgré les routes pourries qu’on peut trouver au Québec, on est bien mieux de l’autre côté de l’Atlantique. L’Europe, ça pue le diesel, tabarnac’. Il y a plus de trafic, plus de monde, des stops tous les 2 km en campagne dans les villages, quand on prend les petites routes qui puent un peu moins.

Mais bien sûr, l’Europe a aussi ses charmes. La variété de paysages et d’architectures, le patrimoine, les fleuves, les monts et les vaux, les villes, font d’une balade ici une expérience dense et ennivrante. Les églises, les vieilles fermes, les animaux de ferme en tous genres, les vignobles, les centrales nucléaires…tant de variété qui défile devant les yeux!

Le problème, c’est que cette belle variété, qui manque au Québec, va avec la densité qui rend l’Europe malodorante à mes narines, et oppressante à mon envie d’espace et de tranquillité.

Revenons à nos moutons. Je quitte Nîmes par une grosse route qui pue, mais qui est relativement directe pour rejoindre la vallée du Rhône. Après cette randonnée de deux jours, il m’apparaît bien plus évident que « bouffer de la route », j’entends par là aller vite d’un point A à un point B en Europe, mieux vaut sacrifier de la distance, de l’énergie et de la vitesse sur l’autel des petites départementales pas larges qui tournicotent, plutôt que de se faire boucher les alvéoles par les diesel sur les grosses routes droites plus fréquentées.

Mais rejoindre Lyon en une journée avec mon Tornado de 14 kg peu aérodynamique en passant par l’Ardèche aurait été encore plus physique, et je ne me sentais pas l’envie d’en découdre avec les cols pour cette traversée de la France. Alors j’ai préféré manger du diesel.

J’ai quand même limité les dégâts en prenant la départementale qui est sur la rive droite du Rhône. Bien que nourri de caloriques ChiaTe, mon énergie se draine rapidement, face à un vent parfois impitoyable s’engouffrant dans mes garde-boue. Je me traîne. Une boulangerie près de Valence, aux environs du kilomètre 140, me rassasiera d’un festin de pain bagnat, ficelle aux olives et roulé au chocolat. Le tout agrémenté d’environ 1h30 (d’épluchage) de mes graines de citrouille préparées avant de partir, soit trois poignées.

Je passe plusieurs centrales nucléaires. C’est gros. C’est impressionnant. C’est pas au Québec.

La vallée du Rhône est quand même vraiment belle, par endroits. Par moments j’emprunte la voie cyclable ViaRhôna, qui longe le fleuve. Tantôt super-praticable, tantôt insupportable tellement elle est déformée par les racines des arbres la jouxtant, cette véloroute m’exaspère. Encore plus quand il faut mettre pied à terre pour passer les barrières de merde permettant d’y accéder. Un bon gros plot suffit, espèce d’urbaniste-concepteur à la con jamais monté sur un vélo.

Vers Chasse-sur-Rhône, il fait nuit, et je me tape encore de la route peu agréable. La traversée de la banlieue sud de Lyon est peu plaisante, mais il faut y passer. Note à l’avantage de l’Europe dans ce domaine: comme les villes sont moins étendues, on rejoint plus vite la campagne. En plus les automobilistes semblent plus ouverts aux cycles dans « leur » voie.

Je suis accueilli par ma sœurette et mon beaufrérot comme un prince et j’apprends la nouvelle. Deux abrutis ont fait un massacre à Charlie Hebdo. Quelle misère. Monde de merde.

Je dors quand même bien, 261 km dont la plupart à contrevent, ça aide.

4h du matin, je me lève pour partir un peu avant 5h. C’est parti pour la seconde étape, a priori 350 km entre Lyon et Troyes. Il fait doux, tout est calme, pas de vent, et je remonte la Saône à bon train. Mon phare fonctionne comme il faut. Ah oui, j’ai oublié de préciser, j’ai dû m’arrêter maintes fois à cause de faux contacts dans le circuit électrique de Tornado. Que c’est exaspérant! Le GPS qui d’un coup ne charge plus, le phare qui s’éteint. Je m’arrête et bidouille les fils, puis ça remarche. Ça m’énerve, j’ai dû m’arrêter genre 20 fois sur un total de 500 km avant de déclarer forfait. Je découvrirai lors du deuxième jour que le problème vient du Dynalader, ma batterie qui sort du courant USB, ou de son alimentation.

C’est que je compte à 100% sur le GPS: je n’ai aucune carte papier, ni feuille de route. Autant dire que les deux fois où il s’est éteint sans prévenir, je n’ai pas trop apprécié. Mais finalement, tout s’est bien passé, et je n’ai pas non plus manqué d’énergie électrique, même si j’ai eu souvent envie de bazarder la saloperie de Dynalader et son faux contact.

Je roule direction Mâcon, peu de monde sur la route, jusqu’à 6h30 environ. Sur un rond-point, je tombe. Il devait y avoir une saloperie quelconque sur l’asphalte, huile ou autre. Ça avait l’air suspect dans le noir, mais le temps de ralentir, j’étais par terre, comme d’habitude, mon coude, mon genou et ma hanche gauches ont pris un coup. Enfin, je me suis assez vite relevé quand même, et heureusement le mec de derrière allait lentement.

Je m’arrête dans une boulangerie pour un petit pain au chocolat. Je n’ai pas chaud, mais me réjouis quand je vois un bus passer, avec plein de lycéens entassés dedans. Ah, que je suis bien sur mon vélo!

Le lever de soleil est comme souvent un beau spectacle, même si je ne suis pas dans une zone assez dépeuplée pour l’apprécier pleinement.

Je longe un moment la ligne de TGV. Ça fait quand même drôle, quand on roule peinard à environ 25-30 km/h, et qu’un truc pesant des dizaines de tonnes passe à des centaines de km/h à environ 20 m de soi. WOOOOSSSSSSSSSSSSSSSSSHHH! C’est super beau, les étincelles qui crépitent au contact caténaire-pantographe. C’est pas demain qu’on verra une de ces formidables machines de l’autre côté de l’Atlantique.

Encore un jour se lève sur la planète France, et je pédale vers le nord. Je franchis le col du Bois Clair (396 m) et atteins le sud-Bourgogne. Je prends enfin de plus petites routes, et aussi une super véloroute. Même s’il y a toujours trop de chicanes au niveau des intersections avec certains plus grands axes, pas besoin de mettre pied à terre. Les petites routes doivent même céder le passage à la véloroute, enfin les utilisateurs les plus légers sont protégés! Une idée bien trop en avance pour une bonne partie de l’archaïque Amérique, Québec en tête.

Cette véloroute est une ancienne voie de chemin de fer, donc c’est plat. L’asphalte est super, il fait beau, je traverse les vignobles, les petits villages qui ont chacun une ancienne gare, datant d’environ la moitié de l’âge de la Belle Province. Je passe les ponts et tranchées, le train, c’est moi, mais en moins rapide.

Je reprends la route « normale » à Givry, puis enchaîne avec de la nationale. Je passe par La Rochepot, village doté d’un beau château, avec une belle côte pour y monter. Au Québec en haut des côtes, il y a du bois. Quelques kilomètres plus loin (km 170), j’ai faim, je m’arrête à Lacanche, dans un bar-restaurant bien plus charmant que n’importe quelle saloperie de Tim Hortons. Plat du jour: couscous! Je mange en tête-à-tête avec un petit chat qui attend la peau du poulet.

En repartant, j’ai le vent dans le dos, mais mal sous les rotules. C’est pas bon signe. Je m’échauffe quand même, histoire de voir comment ça va, mais à Pouilly-en-Auxois mon corps me dit qu’il ne faut pas pousser. Je décide donc d’arrêter les conneries et cherche où est la gare la plus proche. C’est un peu loin mais j’aurai le vent dans le dos.

Je longe le canal de Bourgogne, sur une véloroute complètement indigne de ce nom qui s’apparente plus à un chemin de terre plein d’ornières, encore pire maintenant qu’il pleut. Sur le chemin vers le canal, je trouve un portefeuille au bord de la route. Je l’embarque, et le renverrai par la poste à son propriétaire.

J’arrive finalement à la gare des Laumes-Alésia. Le guichet est fermé, pas terrible pour se renseigner. Mais un train peut me transporter jusqu’à Paris-Bercy, où j’arrive à 20h22. Je traverse une partie de la ville, toujours aussi fourmilière, et arrive Gare du Nord. Il y a des bidasses partout, comme s’ils allaient empêcher un attentat quelconque. Bref. TER pour Saint-Quentin, vélo-maison, dodo.

Au final, 503 km en environ 34 heures tout compris, hors-délai dans les standards randonneurs. Je voulais juste bouffer de la route, c’est à moitié réussi, j’aurais bien aimé pouvoir rentrer en vélo plutôt qu’en train. Je ne suis pas sûr d’avoir apprécié plus que ça, malgré de bons passages. Je suis probablement plus fait pour les longues randonnées sur une journée, ou alors les flèches. Enfin, peut-être un jour aurai-je envie de me taper un 600 km, qui sait?

Et il faut avouer que ça a un côté frustrant, ne faire que rouler. Je n’ai même pas dégusté de vin malgré les kilomètres de vignes, n’ai presque pas vu de centre-ville ni de monument, n’ai pas relaxé au soleil.

Félicitations si vous avez lu jusque là!

Les parcours sur Strava:

http://www.strava.com/activities/238565035

http://www.strava.com/activities/238565070